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Forever Interview
September 1993, Prémonition (no.14)

Du cubisme à l'aquarelle... En huit ans, les Cranes semblent avoir sondé les profonds contrastes qu'offrent les paysages mentaux. Obsession et délivrance coulent ainsi de source, légères comme un caprice, innées comme la respiration.

Tout semble si simple... Expérimentation et patience seraient récompensées par la révélation. A les croire, le travail du compositeur est voisin de celui de l'horticulteur : la greffe inattendue et l'attente de l'instant propice précèdent la contemplation d'une nouvelle fleur, aussi gracieuse qu'inespérée.

Ainsi il n'appartiendrait qu'à soi de devenir unique?
Alison: Je crois que la naissance des Cranes se situe vers 1995. Lorsque je suis revenue de Liverpool, un peu désenchantée par les études, je me sentais libre et disponible. En fait, plus simplement, je ne savais pas quoi faire... (sourire). A l'université, les cours m'intéressaient mais je me demandais perpétuellement à quoi me servirait un diplôme d'espagnol. En réfléchissant, j'ai fini par pensé que ce n'était pas du tout ce que je voulais faire et qu'il valait mieux tout arrêter, ne plus dériver ainsi. Je suis partie quelques mois en Espagne, pour me changer les idées, faire une pause avant de prendre un nouveau départ. Et en fait de nouveau départ, je suis retournée à Portsmouth, là où j'avais grandi. J'ai retrouvé mon frère Jim qui, pendant tout ce temps, avait appris à jouer de la guitare et de la batterie. Il travaillait tout seul sur ses morceaux, dans le garage... De temps en temps lorsqu'il avait une chanson au point et qu'il voulait l'enregistrer, des amis venaient jouer avec lui, et j'ai fini par chanter.

Au début, tu ne participais donc pas à l'écriture des chansons?
Alison: C'est venu très vite. Quand nous nous sommes aperçus que pour nous, paradoxalement, la composition des morceaux débutait par le travail d'enregistrement, Jim et moi nous sommes pris au jeu de l'expérimentation. Nous passions des nuits à changer les rythmes, à inverser les sons, à les dupliquer, à les superposer... (rires). Nous avons cessé d'écrire des chansons pour les jouer en direct. L'endroit où nous répétions était trop petit ; la pièce saturait très vite. J'étais obligée de hurler pour passer au dessus des murs de guitare. Tout résonnait. Cela allait à l'encontre de ce que nous voulions faire. Alors nous avons travaillé à faire de notre musique un pur assemblage de sons, combinés entre eux pour construire des mélodies surprenantes, que jamais personne n'avait songé à écrire. Tout passait par un travail solitaire sur l'enregistrement. Avec cette méthode, je parvenais à chanter comme je le voulais. La voix était le seul élément qui ne subissait pas de modification, même si je devais travailler la fluidité des vocaux pour qu'ils se coulent dans les structures musicales inhabituelles que Jim construisait.

Vous dites parfois avoir fondé The Cranes parce qu'aucun groupe ne jouait la musique que vous vouliez entendre...
Jim: C'est encore vrai aujourd'hui et c'est pourquoi nous continuons... Nous avons tous des goûts différents. Notre valeur de référence commune est l'originalité. Nous l'appliquons également à ce que nous-même composons. S'il arrive que l'un d'entre nous ressente une impression de " déjà vu " en écoutant un morceau que j'ai écrit, nous l'abandonnons aussitôt...
Alison: ... mais nous ne renonçons pas pour autant à l'idée du morceau. Comment t'expliquer ? (hésitation) Notre manière de composer est un peu spéciale ; pour nous, une chanson est une sorte d'assemblage et il suffit la plupart du temps de changer un élément pour que ce sentiment de " déjà vu " dont Jim parlait disparaisse. C'est aussi un avantage offert par notre méthode de travail sur l'enregistrement.
Jim: Je me livre parfois à des opérations chirurgicales sur les morceaux (rires). D'ailleurs l'écriture alle-même ressemble à de la chirurgie : il faut analyser, disséquer l'émotion que tu veux traduire.

L'émotion ne s'évapore t-elle pas si l'on l'analyse trop?
Jim: Cest le risque ! Alison pense que nos meilleurs chansons sont celles qui ont été écrites en quelques minutes. Je crois qu'il suffit d'éviter que la recherche de son ne devienne trop technique, trop matérielle.
Mark: Chaque morceau est bâti autour d'une énergie, d'une émotion initiale, instinctive. Toute son intensité émane de cette partie centrale. On peut retoucher tout ce qu'il y a autour sans briser ce noyau.

Peux-tu citer un exemple de chanson écrite en quelques minutes?
Jim: Golden. Encore que ce ne soit pas tout à fait exact. En fait, nous enregistrons des dizaines d'idées sur cassettes. Nous les réécoutons jusqu'à ce que nous trouvions enfin le bon assemblage. Le corps de la chanson est composé d'une seule traite, mais la mise en forme peut durer des mois entiers.

Enregistrez-vous de telles quantités de cassettes par peur de perdre des idées?
Alison: Non. Perdre des idées n'est pas grave en soi. Cela arrive à tout le monde, tous les jours. Je dirais plutôt que nous ne savons pas travailler autrement.
Mark: Quand nous essayons d'écrire un morceau en prise directe, nous trouvons toujours que quelque chose ne va pas. Il faut le changer. C'est là que commence le travail que Jim qualifie de chirurgical.

Le travail sur le sampling ne contredit-il pas votre souci d'originalité?
Jim: Non, puisque nous utilisons le sampler comme un véritable instrument et pas comme une machine à recycler les chansons écrites par d'autres. C'est un outil fantastique : imagine un verre qui se casse en dix secondes et dont le bris a été inversé... Je vis entouré de cassettes et de samples de ce genre (rires) ! Au début, nous étions un groupe expérimental par la force des choses : ayant très peu de moyens financiers, nous poussions nos instruments au bout de leurs limites. Aujourd'hui, alors que nous pouvons nous offrir un matériel plus performant, l'expérimentation n'est plus une obligation, c'est une possibilité. Nous continuons à l'exploiter.
Alison: Sur certains morceaux, nous rechignons à utiliser les samplers. Ils sont tout de même un peu froids. Par exemple, les violoncelles de Golden sont vrais.

Votre son évolue très vite. Est-ce par désir de faire découvrir vos premiers enregistrements aux fans les plus récents que vous avez réédité "" Self Non Self" et plus récemment la cassette de " Fuse "?
Jim: Oui... et aussi pour éviter que les gens ne soient victimes des extorsions pratiquées par les magasins de collectors. J'avais trouvé la cassette de " Fuse " à £30 à Londres...

Par le passé, vous avez souligné que votre musique était une thérapie contre l'angoisse et la tristesse. " Forever " est plus clair que les précédents albums. Avez-vous changé ou vous autorisez-vous désormais à explorer les aspects plus lumineux de vos personnalités?
Alison: La tournée aux côtés de Cure nous a vraiment changés. Tant de choses que nous espérions pas vivre nous sont arrivées. Ces voyages nous ont inspiré des émotions moins claustrophobiques que celles que nous avions ressenties auparavant. Les techniciens et le management nous ont tellement aidés que nous en sommes presque devenus optimistes. L'ambiance de la tournée, les gens que nous avonns cotoyés, le public : tout celaé nous a un peu délivrés.

L'accueil du public parisien a été plutôt odieux...
Alison: Les trois dates parisiennes ont été difficiles. En réalité, c'est la seule ville où nous avons été reçus de manière si négative. Les autres concerts en France se sont très bien passés.
Jim: Nous avons reçu un nombre incroyable de lettres d'excuses, écrites par des fans qui étaient dans la salle. Sur place, le premier soir, nous étions vraiment déconcertés. Le second, nous appréhendions un peu moins de monter sur scène. Le dernier soir, c'était devenu une véritable plaisanterie ! Le fait même que cela arrive à Paris est amusant. J'aurais été abasourdi d'une telle réaction de la part de n'importe quel public mais, venant du public parisien, en y réfléchissant, cela n'avait rien d'étonnant : le public des Cure est si fanatique ! Sachant que les gens trouvaient insupportables ces 30 minutes passées à subir le guest band, nous sommes montés sur scène en jubilant : 'Ah ! vous voulez voir Cure ? Vous n'en pouvez plus ? Et bien voici une demi heure de Cranes !'. (rires). Robert Smith était plus contrarié que nous par les sifflets : il tirait une tête!

C'est aussi à la fin de cette tournée que tu as perdu ta voix.
Alison: J'ai attrapé un microbe en Espagne et, associé à la fatigue de la tournée, il a fait des dégâts. Je ne pouvais même plus parler. Je suis retournée me faire soigner en Angleterre.

Jouer en instrumental vous a-t-il ouvert de nouveaux horizons?
Jim: L'absence d'Alison a évidemment été un gros problème. Nous avons dû refaire tout notre set. Porl et Robert sont venus jouer avec nous. Robert a repris les partitions vocales d'Alison sur une basse six cordes.
Alison: Je suis furieuse d'avoir manqué ça. Pendant ce temps là, j'étais au lit (rires).

'Forever' est-il un hommage implicite aux Cure?
Jim: Ce nom est une sorte de remerciement. C'est aussi parce que le mot nous plaît. Forever... (hésitation). C'est toujours un souhait déçu. C'est un mot qui évoque le bonheur, et quand tu y réfléchis, il devient triste parce que 'toujours' n'existe pas.
Alison: Nous voulions donner ce nom à l'album avant la tournée. Puis nous avons hésité. Après le tournée avec les Cure, c'est devenu une évidence.
Mark: C'est aussi à cause des tee-shirts : 'Cranes forever' (rires).

La tournée promo de 'forever' est assez tardive en France. Nous gardez-vous rancune?
Jim: Non (rires)! Nous aurions préféré la faire plus tôt mais notre mangement et le label ont souhaité que l'on attende un peu... Elle coïncidera avec la sortie du single 'Jewel'.

Vous faites partie de cette famille de groupes qui ont un noyau de fans vraiment fidèles. Quelles sont vos relations avec eux?
Alison: C'est difficile à dire aujourd'hui. La tournée 'Wish' n'était pas la nôtre. On ne savait pas comment les gens réagissaient au fond d'eux-mêmes, s'ils applaudissaient parce qu'ils étaient content d'être à un concert de Cure ou parce qu'ils avaient vraiment apprécié notre set. En revanche au cours de notre tournée anglaise (avec Slowdive -ndlr), et également lors des quelques dates en Allemagne et en Belgique au début de l'été, nous avons constaté que les gens venaient parfois de très loin pour nous voir et nous avons été très touchés. Il y avait des fans de la première heure et aussi des gens qui nous avaient écoutés pour la première fois au cours du 'Wish Tour' et revenaient...

Comment imaginez-vous vos fans?
Alison: Les gens pensent que nous attirons un public gothique, déprimé. C'est mal nous connaître. Je ne crois pas que nous puissions correspondre à une image... à ce point unidimensionnelle. Les gens qui nous aiment sont des personnes qui nous ressemblent. En parlant avec eux, je me rends compte qu'ils sont très proches de nous, en un sens. Ils croient aussi que la tristesse peut être belle et que cette beauté en annule les effets déprimants. La tristesse n'est pas une émotion négative...

Reviewed by Olivier Hartmann & Laurence Fabien.
© Prémonition (no.14) - September 1993

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